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L’UQAC au colloque « Les français d’ici »

À l’occasion de la 6e édition du colloque Les français d’ici, qui se tient cette année à l’Université de Saint-Boniface (Winnipeg), Luc Baronian, professeur de notre unité et Alice Tremblay, étudiante à la maîtrise en linguistique présenteront deux communications s’intéressant au français québécois jeudi le 9 juin.

Nous vous présentons ici les résumés de leurs présentations.

Une stratégie récente d’infixation explétive en français québécois ?

Luc BARONIAN et Alice TREMBLAY

Pour mettre l’emphase, l’anglais permet l’infixation d’un mot souvent vulgaire. Ainsi, Manitoba, unbelievable et Ontario peuvent, en anglais populaire, devenir Mani-freakin’-toba, un-bloody-believable et On-fuckin’-tario. Ces faits ne sont pas anodins ; ils permettent de questionner la structure de l’accentuation anglaise (McCarthy 1982). Ainsi, une telle infixation est impossible dans des mots accentués sur la première syllabe comme Paris (*Pa-fuckin’-ris) ou happiness (*ha-fuckin’-ppiness). Dans ces cas, le mot ne peut être que préposé : fuckin’ Paris et fuckin’ happiness.

Récemment, nous avons observé que le mot fucking, en tant qu’emprunt, acquiert des propriétés semblables en français québécois. Nous avons voulu déterminer l’étendue de la ressemblance de ce nouveau phénomène avec celui de l’anglais, ainsi que ses implications éventuelles sur la structure prosodique du français. Pour ce faire, nous avons procédé au recensement de son usage dans la série web Ces gars-là. Cet exercice nous a permis de recenser plus de trente attestations du mot. Ce choix méthodologique a le désavantage de puiser dans un texte écrit, pensé pour susciter certaines réactions des spectateurs. On ne saurait donc en tirer des statistiques d’usage ou des conclusions sociolinguistiques. Mais notre but étant purement structurel, la méthode a l’avantage de nous fournir d’un coup une série d’usages acceptables, puisque les textes des épisodes tomberaient à plat s’ils ne reflétaient pas une réalité linguistique.

Dans les usages préposés, il s’est avéré que fucking peut jouer un rôle semblable à un adjectif (c’est quoi ton fucking nom encore ?) ou un adverbe (Je suis fucking sérieux, ok !). Il est important de noter la différence d’emploi avec les vulgarités traditionnelles québécoises. Ainsi, pour reprendre le premier exemple, remarquez l’absence d’une préposition qui serait nécessaire dans son équivalent plus traditionnel : c’est quoi ton hostie de nom encore ? En dehors des usages préposés, nous retrouvons le mot fucking entre les prénom et nom de famille et au centre de mots composés. Les exemples démontrent aussi que le mot n’interrompt pas la liaison obligatoire du pluriel et que le mot fucking surgit extrêmement proche de la tête syntaxique, déclassant même les adjectifs prénominaux et les clitiques préverbaux. Nous concluons que le mot fucking a pénétré la morphologie du français québécois. Cependant, l’absence d’exemples où il interromprait la continuité d’un morphème fait en sorte qu’il est impossible pour l’instant de conclure à un statut d’infixation véritable, comme c’est le cas de sa source anglaise.

Références

  • McCarthy, John J. (1982). "Prosodic Structure and Expletive Infixation". Language 58:3, p. 574–590.
  • Ces gars-là, série web de deux saisons, vingt épisodes.

Fondements linguistiques de chroniques de langue québécoises

Alice TREMBLAY et Luc BARONIAN

Les phénomènes du français québécois sont souvent critiqués par les chroniqueurs de langue. Par exemple, Lysiane Gagnon (2011) critique les décisions de L’Office de la langue française (OLF) relatives au lexique et à ce qui est considéré comme un français correct. Pierre Foglia (2014) dit être contre l’idée que les orthophonistes apprennent « y » et « a » plutôt que « il » et « elle » aux enfants. Par contre, un phénomène comme l’affrication de /t/ et /d/ devant [i, y, j, ɥ] en [ts] et [dz] respectivement est parmi les plus discutés par les linguistes (voir Friesner 2010 pour une analyse de la question assez récente), mais est ignoré par les chroniqueurs et passe inaperçu, étant même utilisé systématiquement par les lecteurs de nouvelles (Bigot et Papen 2013:125). D’autre part, des constructions qui impliquent la morphologie, comme l’apparition d’un [l] dans « ça l’a » (Morin 1982), sont à la fois dénoncées par les chroniqueurs de langue et souvent évitées en situation formelle (Foglia 2006-05-18, Robitaille 2009-04-23).

Afin de déterminer s’il y a des fondements linguistiques derrière la façon dont les chroniqueurs évaluent la langue, nous avons lu et analysé les chroniques de langue écrites par les trois chroniqueurs cités précédemment (Foglia, Gagnon et Robitaille). Ce choix de chroniqueurs est motivé par le degré de reconnaissance de ces noms dans le public québécois. Dans cette communication, nous présenterons en premier lieu un classement des traits linguistiques dont ils discutent, afin de distinguer trois types de phénomènes : lexique, phonologie et morphosyntaxe. Ces mêmes phénomènes sont ensuite classés en termes d’innovations ou d’archaïsmes, puis selon que les chroniqueurs les aient jugés positivement ou négativement.

Ces observations nous permettent de confronter les analyses scientifiques de la linguistique aux opinions exprimées dans les chroniques de langue, afin de mieux comprendre ce qu’elles critiquent. Par exemple, l’immense majorité des chroniques de langue recensées expriment des opinions négatives concernant des innovations non phonologiques. Les traits de prononciation ont tendance à être discutés lorsqu’ils touchent seulement un mot ou une petite quantité de mots et, donc, lorsqu’ils sortent du champ de la phonologie régulière et automatique. Les chroniques dont il sera question ont une résonnance dans la population et, en éclairant mieux ces propos, sans pour l’instant entrer dans les questions d’idéologies linguistiques sous-jacentes, cela sera bénéfique à l’ensemble de la société en même temps que cela constitue une application originale des travaux linguistiques spécialisés.

Références

  • Bigot, D. et R. A. Papen. 2013. « Sur la « norme » du français oral au Québec/Canada », Langage et société, no. 146, décembre, pp. 115-132.
  • Friesner, Michael. (2010). Une prononciation « tsipéquement » québécoise ? : La diffusion de deux aspects stéréotypés du français canadien. La revue canadienne de linguistique, pp. 27-53.
  • Morin, Yves Charles. 1982. « De quelques [l] non étymologiques dans le français du Québec. Notes sur les clitiques et la liaison », Revue québécoise de linguistique, vol. 11, no 2, p. 9-47.

Mise à jour : 12 mai, © Unité en linguistique et en langues modernes, UQAC, Québec (Canada)